Fière d’une éducation délivrée par des parents amoureux du cinéma, dans une maison pleine de VHS puis de DVD, où l’abonnement Canal+ permettait de compléter cette filmothèque presque patrimoniale et les sorties au ciné de la ville d’à côté, j’ai toujours bouffé du film. Au kilomètre. C’était une telle passion que je suis même partie en internat dans un lycée où l’option Art : Cinéma Audiovisuel existait.

Quand je suis arrivée à la fac, avec mon propre ordinateur et ma connexion internet, eMule (coup de vieux) m’a permis d’alimenter cette passionnante boulimie audiovisuelle. Un film, y compris dans sa qualité la plus mauvaise, mettait de longues, très longues heures à arriver. Il se méritait. Les années passant, les connexions internet se faisant de plus en plus rapide, télécharger était un service immédiat. Films comme séries arrivaient comme un claquement de doigt sur ma machine. Je voulais ? J’avais. Pour suivre les séries du moment, souvent disponibles sur les canaux français bien longtemps après leur diffusion dans leur pays d’origine, pas le choix, il fallait les télécharger chaque semaine. Le piratage (usons les mots adéquats) était, finalement, le seul moyen d’être “à jour” dans les productions audiovisuelles. Quand on me conseillait un film, je le téléchargeais immédiatement. Et le regardais aussi vite pour faire place à cet autre film qu’on m’avait conseillé ensuite. Voir ces films qu’il faut voir, comme une pression sociale bien nulle à laquelle je me pliais sans vraiment m’en rendre compte. 

Fin 2014, Netflix est lancé en France à grand renfort de promotion percutante. Je vivais à l’époque en colocation avec une très bonne amie qui était une grande fan de séries. Nous avons décidé de souscrire un abonnement, pour voir. Le catalogue des films était plutôt secondaire, par rapport aux séries phare, mais en naviguant sur la plateforme j’ai découvert beaucoup de petits films confidentiels. Je ne sais pas exactement quand, ni pourquoi, mais à un moment donné je me suis dit “et si j’arrêtais de télécharger pendant un an, pour tester les limites d’une telle plateforme ?”. Netflix nourrissait son catalogue français au fur et à mesure, et je me demandais si j’arriverais à “manquer” de films sans passer par la case téléchargement. Je précise qu’à mon arrivée à Paris, j’avais également investi dans un abonnement ciné, que j’y allais au minimum une fois par semaine, et que j’avais déjà une petite collection personnelle de DVD. Le défi était donc lancé.

Honnêtement, ce fut beaucoup plus facile que prévu. Le plus “compliqué” fut finalement d’être en décalage avec mon entourage amical concernant les séries. Mais concernant le cinéma, je me suis mise à regarder via Netflix des films que je n’aurais pas téléchargés de moi-même, parce qu’ils étaient là, à disposition. Mais ce qui m’a rapidement marqué, c’est ce nouveau rythme de “consommation” du cinéma à la maison. Là où j’étais dans l’immédiateté avec le téléchargement, je suis passée à une sélection différente et plus modérée. J’attendais que les films soient disponibles, ou je sélectionnais ceux mis à disposition. Si on me parlait d’une œuvre à voir absolument, soit je trouvais quelqu’un qui pouvait me le prêter en DVD, soit, et bien, tant pis. Je ne ressentais plus ce besoin de voir les choses dans la minute. Un peu comme si, pour aller d’un point A à un plan B, je prenais le chemin le plus long, plutôt que la ligne droite. 

Autre élément intéressant, c’est la façon dont, à partir de là, j’ai nourri ma DVDthèque. En 2015, je devais en avoir une soixantaine, composée de choses diverses et variées sans vraiment avoir de ligne éditoriale, si je puis dire. Quand les plateformes sont arrivées et se sont multipliées, une danse s’est installée quant à la disposition des films. Parfois disponibles, parfois pas du tout, parfois indiqués comme “quittant la plateforme” pour mieux surgir sur une autre. A partir de là, j’ai décidé d’acheter les films indisponibles en VOD, ou que je voulais être certaine de pouvoir voir et revoir une fois qu’elles ne seraient plus disponibles sur ces mêmes plateformes.

J’ai tellement aimé ce nouveau rythme qu’à la fin de la fameuse année de défi, j’ai décidé de rempiler pour une année. Puis encore. Puis encore. Les plateformes sont devenues plus nombreuses, tout le monde souhaitant sa part du gâteau, ce qui permit au passage d’élargir les styles, les nationalités, et les genres de films mis à disposition. 10 ans après ce défi, j’ai accès à la plupart de ces plateformes, gratuitement grâce au partage de comptes, et je ne télécharge toujours pas. Fait amusant, quand au cours de conversations le sujet arrive sur la table, j’ai souvent des réactions étonnées ou circonspectes, parfois on me dit “je ne télécharge pas non plus, je ne regarde qu’en streaming” (spoiler : c’est la même démarche non légale), ou j’ai aussi droit à des diatribes contre les plateformes qui sont chères et trop nombreuses (autre spoiler : je n’ai aucune action chez eux). On me demande souvent si c’est pour respecter la loi, qui condamne littéralement le piratage des œuvres culturelles. Je n’ai jamais fait de prosélytisme, et pourtant si ça vient dans la conversation, j’ai souvent l’impression que les personnes en face se sentent obligées de se justifier.

Et voilà, 2026 est là. Je regarde deux à trois fois plus de films qu’il y a dix ans, ma DVDthèque est composée de près de 300 galettes d’œuvres que j’aime, j’adore, et que je regarde avec toujours autant de plaisir (ma consommation de films étant composée à environ 50% de films déjà vus, et 50% de films jamais vus)(c’est Letterboxd qui fait les stats pour moi). Je continue à prendre le chemin le plus long parce que ça me plaît. Je suis consciente que l’accès à la culture a un coût, que ce soit payer une place de cinéma, loisir de plus en plus cher, acheter un DVD, payer des plateformes. Encore une fois, ma position ne me rend ni meilleure ni pire, et je n’inciterai jamais ô grand jamais quelqu’un à arrêter de télécharger parce que, bah, je m’en fous en fait ? Je regarde en groupe des films que les copains-copines téléchargent, et j’ai encore sur mon ordinateur, depuis plus de dix ans, des films que j’adore et que je n’ai pas encore trouvé en DVD (Victor, Victoria mon amour). Mais c’est pas grave. Je prends mon temps.

Même quand il s’agit de cinéma : gloire à la slow life

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