Je crois que la première fois que j'ai identifié le sentiment de solitude au fond de moi, c’était il y a quelques années. Je devais mettre mon dossier RH professionnel à jour, vérifier si les informations indiquées y étaient toujours exactes. Arrivée à la ligne où il était demandé d’indiquer le contact de la personne à prévenir en cas de problème, j’ai réalisé que : je n’avais absolument aucun nom à indiquer.

C’est difficile de parler de la solitude - ou en l'occurrence d’écrire dessus. Quand vous dites “je suis seule”, il y a systématiquement quelqu’un pour vous dire : ce n’est pas vrai. Peut-être parce qu’ils sont là pour vous le dire, indiquant donc que, factuellement, vous n’êtes pas seule. Ce qui est particulièrement frustrant dans cette mécanique sémantique, c’est qu’à aucun moment la définition de la solitude n’est interrogée. Elle est clairement multiple, et la manière d’éprouver ce sentiment influencera forcément la façon dont on en parle. La solitude est différente pour chacun, et se ressent pour des raisons différentes pour chacun.

Être complètement seul, comme par exemple des personnes en rupture familiale, ou ces personnes âgées qui se retrouvent isolées, n’est pas plus légitime que de se sentir seule au milieu d’une foule. C’est pourtant souvent le premier réflexe des personnes à qui vous confiez ce sentiment. Je trouve même qu’on les oppose assez systématiquement. Comme s’il y avait une valeur de la solitude. Comme s’il y en avait une bonne (légitime) et une mauvaise.

J’ai longtemps eu du mal à exprimer les sentiments de solitude qui dorment en moi. Déjà parce que c’est, je trouve, assez tabou. Un genre d’aveu de faiblesse, ou d’échec. Ensuite, parce que j’ai longtemps et régulièrement été entourée de beaucoup de gens. Riche d'une vie sociale régulière et fournie, de quel droit pouvais-je prétendre exprimer cette vague triste qui me submergeait, au milieu des fêtes et événements sociaux où les gens semblaient pourtant apprécier ma présence.

Je galère constamment à faire comprendre que la quantité ne fait certainement pas la qualité. Si cet adage semble évident dans plein de domaines, allez savoir pourquoi ça coince forcément quand cela concerne les relations sociales.

Pourtant, parmi toutes ces personnes que j’ai fréquenté dans des événements sociaux divers, entre les “arrivistes” (d’autant plus nombreux si vous connaissez des gens “admirés” selon les cercles) ; ces mecs qui, découverte souvent tardive, te “girlfriendzonent”, c’est à dire ne sont gentils avec toi que dans l’espoir de te pécho ; les personnes croisées régulièrement mais avec qui vous n’êtes pas spécialement amis, rendant la relation superficielle mais si pas désagréable… vous voulez faire le tri ? Vivez un coup dur. Ménage garanti ! Tellement efficace que même les personnes que vous pensiez proches ne vous contactent plus.

Ce que les “mais non tu n’es pas seule” mettent de côté, et de façon violente à mon goût, c’est le fait qu’on ne se confie pas à tout le monde. Il n’y a aucune règle. Vous pouvez vous sentir de raconter des choses personnelles à un inconnu, tout autant que fréquenter régulièrement des personnes à qui vous n’avez pas envie de confier ce qui se cache en vous. Chacun ses critères, chacun sa personnalité. Me concernant, être capable de parler de sujets parfois sensibles, et surtout être totalement moi-même avec quelqu’un est un indicateur du lien qui peut se créer. Parfois, le lien peut être fort mais éphémère. Parfois, sans savoir vraiment pourquoi, le lien s’établit et perdure. Mais, sincèrement, est-ce vraiment nécessaire de savoir pourquoi ?

Miaou miaou

J’ai, dans ma vie, deux personnes que je considère comme “mes meilleures amies”. Je connais l’une depuis 24 ans, l’autre depuis bientôt 17 ans. L’une vit dans le Grand Est, l’autre dans le Grand Ouest. Nous avons vécues chacune de notre côté, mais aussi ensemble, de nombreuses aventures. Leurs caractères sont diamétralement opposés. Elles ne se sont jamais rencontrées. Mais ce qui les rapproche, c’est que jamais, JAMAIS, elles ne m’ont fermé la porte, au sens propre comme au sens figuré. J’ose rarement les contacter au sujet de mes états d’âme, de peur de les déranger, mais je suis, quand ça arrive, écoutée, crue, soutenue. Avec elles, qu’importe où nous sommes, ensemble ou par message, je me sens à la maison. J’espère qu’elles savent qu’au moindre coup de fil de leur part, je saute dans le premier train.

Et voilà. 2026, 38 ans, et je me sens seule. Des personnes que je considérais comme des amis ont doucement disparu de ma vie. Aujourd’hui, il me reste une poignée de gens que je vois souvent, des gens incroyablement gentils et bienveillants, que j’ai eu la chance de rencontrer il n’y a même pas deux ans, et qui m’ont accueillie comme j’étais. Avec eux, je me sens assez bien pour être totalement moi-même. Et même si je suis dans la communication constante (bavarde society club blablabla), il n’y a jusqu’ici qu’une seule personne de ce groupe à qui j’ai pu, eu envie, eu confiance, pour confier des choses dures, intimes. Se permettre de pleurer devant quelqu’un n’est jamais anodin. Je n’ai actuellement et cependant pas (plus) de lien qui me permette de penser : si je suis mal, je peux appeler cette personne et elle sera là pour moi.

J’apprends petit à petit à m’habituer à ne voir personne pendant des jours, à n’avoir aucune notification sur mon téléphone. Honnêtement, j’ai du mal. Je suis hantée par le fait de faire des choses seules : voyager, aller au théâtre, à des concerts. Des activités auxquelles je finis souvent par renoncer face à la tristesse de pratiquer encore une activité que j’aime en solitaire - l’intensité du sentiment se cachant clairement dans le “encore”. Bien sûr il reste la question du romantisme, je n’ai parlé ici que d’entourage amical. Je suis consciente que mon problème avec la solitude n’est pas très équilibré pour une relation de couple. Coup de bol, j’ai une poisse immense en matière de mecs et je suis célibataire depuis environ les accords de Yalta. Mais le jour où ça arrivera, je me demande à quel point, et comment, ce sentiment pourrait influencer les liens construits avec cette personne qui partagera ma vie ? (mon psy et moi sommes sur le coup)

Je suis consciente que ce billet sonne comme un énorme “ouin ouin”, mais ce n’est pas un appel à me proposer de me confier, ce n’est pas un appel à me plaindre. Ce billet, c’est plutôt un manifeste, une déclaration : la solitude existe chez beaucoup, beaucoup de gens, beaucoup plus que perçu, parce que l’exprimer est tabou. Il suffit de voir à quel point les gens qui reçoivent cette confession sont mal à l’aise et finissent par y répondre des généralités sans saveur qui n'aident absolument personne - à part peut-être leur sentiment de culpabilité.

Ce qui détermine la solitude, finalement, c’est moins la personne ou la présence, que le lien.

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