Il m’informa, avec un naturel déroutant, comme s’il disait qu’il avait oublié d’acheter du beurre, qu’il n’avait absolument aucune intention de construire quelque chose avec une femme. M’impliquant logiquement au passage dans cette généralité. Dès le début de notre relation quelques mois plus tôt, j’avais clairement énoncé que je cherchais quelqu’un pour jouer en équipe dans le grand match de la vie. Ce n’était donc pas seulement que nos horizons ne collaient pas, ce qui peut arriver. Non, le pire a été quand j’ai compris que ça faisait plusieurs mois qu’il avait pris sa décision, mais qu’à aucun moment il ne lui avait semblé pertinent de m’en faire part, à moi, la femme qu’il voyait plusieurs fois par semaine, avec qui il était parti en vacances, qui jouait à Mario Kart avec ses enfants, et à qui il disait “moi aussi, je t’aime”. Et que si je n’avais pas mis par hasard le sujet sur le tapis, peut-être ne l’aurai-je jamais vraiment su.  

Cela m’a mis dans une colère folle ! Et les personnes qui me connaissent savent que je ne me mets jamais en colère. J’étais non seulement révoltée par la façon dont j’étais traitée, mais j’étais encore plus révoltée par la façon dont j'étais encore traitée. Vingt ans de rencards, vingt ans de malhonnêteté, de “je te mens, je te trompe puis je te quitte pour elle”, de “tu es trop ci, tu es trop ça”, “si tu veux que je reste avec toi il faut te conformer à ceci ou cela”, le type qui te vend du “je veux m’engager” et en fait pas du tout, les tonnes de “c’est pas toi, c’est moi”, le type qui se barre après que tu te sois fait diagnostiquer parce qu’il se sent pas de gérer (sans lui avoir jamais rien demandé), le type en grande souffrance mentale et qui, plutôt qu’aller chez le psy, fait de toi le premier mur à briser sur sa route de détestation de l’univers.

J’étais en telle détresse émotionnelle, que, quand j’ai regardé en arrière, la première chose  que je me suis dite : le dénominateur commun de tous ces hommes qui m’ont traité comme un étron (à part leur genre), c’est moi  Qui y a-t-il dans ma vie ou personnalité qui puisse déterminer le fait de tomber sur des hommes cruels ? Qu’est-ce qu’il y a en moi qui puisse favoriser de tels comportements ? Tout en étant consciente que beaucoup trop d’hommes ont des schémas de pensée et de comportements toxiques, je sais aussi que de nombreuses femmes rencontrent des hommes qui ne sont pas dans ces schémas. Et de tels hommes, j’en ai connu pas mal parmi mes amis, et encore aujourd’hui. Ce qui m’interrogeait c’était pourquoi je ne rencontrais pas, dans une optique romantique, ces hommes-là, qui auraient à la fois envie de me garder sans conditions, de s’investir et de me traiter comme leur égale - même un petit peu. 

Cette remise en question sur le thème de l’amour m’a fait passer par plusieurs grands sujets. Déjà, ma “place” en tant qu’individu et personnalité unique, dans une société normée à laquelle je ne colle pas du tout (le fait d’être une femme grosse, qui ne veut pas d’enfants, etc.). Puis le type d’homme que j’avais envie de fréquenter (ce chapitre fut très court, car n’ayant aucun critère physique, le seul qui est vraiment ressorti a été “pas de droite”). Puis je suis arrivée sur le sujet : pour moi, qu’est-ce que c’est l’amour ? Quels en sont les idéaux ? D’où ai-je tiré ces codes et aspirations qui ont forgé, finalement, ce que je peux attendre d’une relation, d’un homme ?

Déjà, en partant de la base de la base, je me suis toujours considérée comme une indécrottable romantique, sans jamais m’en cacher. Mais du coup, c’est quoi le romantisme ? Le romantisme des uns est-il le romantisme des autres (spoiler : non) ? Si j’ai toujours aimé les films romantiques très variés (de Pretty Woman à Il était temps, en passant par Eternal Sunshine of the Spotless Mind), je n’ai jamais été vraiment portée sur les livres qui parlent d’amour, exception faite des tragédies. Si les amants meurent à la fin, ça passe, mais sinon, je trouve ça souvent très ennuyeux. Par contre, j’ai réalisé que beaucoup, beaucoup de chansons francophones que j’adore parlent d’amour. Étant très sensible à la poésie, les textes de ces chansons ont bercé ma vie, et les histoires passées par elles, les tournures de phrase et les sentiments exprimés, sont capables de faire fondre mon cœur comme aucun autre média. Je me suis demandé si le fait d’écouter en boucle de vieilles chansons qui dépeignent l’amour, d’une époque où les rapports entre femmes et hommes étaient différents, n’avait pas pu “implanter” dans mes aspirations des choses complètement incompatibles avec mon époque. J’en ai conclu que ce n’était pas le cas, puisque je n’avais aucune envie d’un couple à la mode des années 60, mais bel et bien d’une vie libre et indépendante dans laquelle s’intégrerait, avec plaisir, une personne supplémentaire. D’ailleurs, la plus belle chanson d’amour de ces dernières années est, pour moi, une chanson en anglais d’une artiste française qui s’appelle Poppy Fusée. Son titre For better and for worst, est, à mon sens, la chanson la plus réaliste sur les relations des années 2020’s, exprimant qu’il n’est pas utile d’être co-dépendants pour s’aimer profondément et se soutenir quoi qu’il se passe. 

Ensuite, je me suis demandé pourquoi je voulais absolument avoir quelqu’un à mes côtés. Pour être honnête, cette question n’est pas née de ma propre réflexion, mais des discussions que j’ai pu avoir avec d'autres femmes quand je leur parlais du grand chantier de réflexion que je menais. Je n’avais jamais mis ce fait en question, pour moi c’était un truc immuable, je voulais quelqu’un dans ma vie. J’ai commencé à l’interroger quand quelqu’un m’a dit : tu n’as pas besoin d’un homme pour être heureuse. Tout en sachant que c’était vrai, j’ai ressenti un étrange sentiment que j’ai identifié plus tard comme de la honte. Puis une autre fois, où je m’étais épanchée sur les très (trop) nombreuses déconvenues avec des hommes, une autre personne m’a dit : tu n’as qu’à arrêter de fréquenter des hommes.
Ces deux affirmations ayant été dites par des copines féministes et/ou queer, je me suis demandé à quel point le fait de ne pas être convaincue par ces affirmations était compatible avec mon propre féminisme. J’avais l’impression de passer d’une injonction (trouver un mec même s’il est toxique pour être dans la norme) à une autre (ne pas coller au modèle c’est forcément écarter les hommes) et ce n’était même pas la question de se demander si quelqu’un avait raison, c’était juste se dire : dans aucun cas cela ne me plaît. A aucun moment ces deux réflexions ne m’ont concrètement aidées, elles me sont apparues comme des obligations biaisées : “si tu fais ça tu seras heureuse” - alors que par principe c’est totalement absurde (nous sommes toutes et tous uniques, même si beaucoup trop de gens aiment le matcha et l’escalade). Cependant, ce comportement douteux a quand même eu un résultat concret et positif : aujourd’hui je suis capable de dire que, oui, en effet, je n’ai pas besoin d’un homme pour être heureuse (facilement vérifiable dans la vie de tous les jours), cependant j’en ai envie. Je suis une femme indépendante qui a envie de partager cette vie avec quelqu’un. 

Enfin, une autre étape de ce chantier m’a fait interroger la pensée qui me faisait le plus souffrir : le sentiment de ne pas mériter d’être aimée. En 20 ans, entre les râteaux, les hommes qui vous quittent et se casent longuement ou se marient avec la femme qu’ils rencontrent juste après (je ne mens pas, à un moment de ma vie c’était devenu un running gag), et les hommes qui disaient qu’ils m’aimaient tout en me faisant du mal, me manipulaient, passaient leur temps à me convaincre que je n’étais pas une bonne personne…  Ma confiance en moi a pris cher pendant toutes ces années. Et même si je m’aime bien, et que j’aime l’univers mental dans lequel je vis, rempli de muppets et de petits plaisirs du quotidien, c’était difficile de ne pas se dire que cela n'était visiblement pas assez pour les “autres”. C’est le point sur lequel je travaille encore aujourd’hui, un an après avoir lancé ce long chantier, sans n’avoir aucune réponse pour l’instant : “qu’est-ce que ça veut dire, être aimée correctement ?” 

En guise d’épilogue : il y a quelques semaines je me suis mise à lire, des années après tout le monde, l’excellent essai Réinventer l’amour de Mona Chollet, qui interroge finalement pas mal de choses citées plus haut, parmi d’autres, dans une analyse fine et accessible. A l’heure où j’écris ces lignes, je ne l’ai pas encore terminé. Et si ce n’est pas le sujet principal du livre, il a déjà fait naître en moi un sentiment rassurant : je peux aimer les hommes, même s’ils m’ont fait du mal, je peux croire en une relation saine, même si ça ne m’est finalement quasiment jamais arrivé, j’ai le droit d'espérer, j’ai le droit de continuer à espérer même après m’être pris mille murs. Et j’ai le droit de continuer à être romantique, follement romantique, désespérément romantique, parce que je sais que mon imaginaire ne fait pas détermination, et que rêver est un droit inaliénable, même quand il s’agit de rêver d’amour. 

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